Sous les Toits de Mélèze : L’Âme des Montagnes
Les toits en mélèze : un savoir-faire ancestral à redécouvrir
Au cœur des hameaux de montagne, les toits en mélèze témoignent d’un savoir-faire ancien, profondément ancré dans les traditions alpines. Ce type de couverture, noble et durable, est emblématique des régions de haute altitude, notamment dans les Alpes et le Jura. Retour sur ces techniques uniques et sur l’histoire des bardeaux qui ont protégé ces habitations pendant des siècles.

Des termes variés, des usages similaires
Les tuiles en bois, selon les régions, se déclinent sous plusieurs appellations : bardeaux, tavaillons, ancelles ou encore essentes. Bien que leur usage reste identique – toiture et bardage –, leurs caractéristiques techniques et leur fabrication diffèrent légèrement.
Le tavaillon, d’une longueur de 40 cm environ, est cloué sur le toit et peut durer jusqu’à 40 ans. Quant à l’ancelle, elle mesure 80 cm de long et est posée en se chevauchant sur quatre épaisseurs. Seuls les premiers et derniers rangs sont cloués. Sa durée de vie atteint une trentaine d’années, mais, après 15 ans, elle est retournée pour prolonger son efficacité. Cette opération, appelée "brassage du toit", permet au bois d’être exposé de façon homogène au soleil et aux intempéries.
Cependant, dans certaines régions des Alpes comme le Laverq, le terme "ancelle" n’était pas employé. On parlait plutôt de bardeaux de mélèze, des planches robustes, sciées et non fendues, mesurant entre 1,5 et 2,5 m de longueur, 15 à 20 cm de largeur, et environ 2,5 cm d’épaisseur.

La fabrication et l'intérêt des toits en bardeaux de mélèze
Le bois, principalement du mélèze, était soigneusement sélectionné pour sa robustesse et sa résistance naturelle aux intempéries. Les arbres étaient abattus selon un calendrier précis, en lune descendante, par vent du nord et sève basse, afin d’en garantir une longévité exceptionnelle : jusqu’à 100 ans sur les versants exposés au sud, et 150 ans sur ceux orientés au nord.
Après l’abattage, le bois était ramené à la maison, où il était découpé à l’aide d’une scie à cadre. Les bardeaux étaient ensuite empilés, bien ventilés et séchés pendant trois à cinq ans. Chaque planche était ensuite travaillée avec soin, deux rainures appelées "goulottes" étant creusées à l’aide d’un rabot spécial pour faciliter l’écoulement de l’eau.
L'intérêt des toits en bardeaux est qu’en hiver la neige ne glisse pas sur les toits, on n’a pas besoin d’arrêts de neige pour empêcher celle-ci de tomber du toit sur les passants ou sur la route et l’épaisseur de neige qui s’accumule constitue un bon isolant thermique. Les charpente en mélèze étaient suffisamment solides pour supporter le poids de la neige !


Pose des toits en bardeaux
Les bardeaux étaient posés côte à côte depuis la base du toit, avec un espace de 3 à 5 mm entre deux pièces adjacentes, pour permettre leur dilatation en période humide. Ils se chevauchaient par tiers et en quinconce jusqu’au faîte du toit. Cette disposition prévenait les infiltrations dues aux légères rétractations du bois au fil des saisons.
Un détail essentiel : la face à cœur du bois, plus résistante, devait être orientée vers l’intérieur de la maison. En vieillissant, le bardeau se courbait de manière à canaliser l’eau vers l’extérieur, renforçant ainsi l’imperméabilité du toit. Des perches calées par des pierres maintenaient l’ensemble et faisaient également office de garde-neige.


L’art de préserver le mélèze
Outre sa robustesse, le mélèze possède la particularité de se patiner avec le temps, évoluant d’un rouge vif à un noir profond, puis à des teintes argentées et dorées sous l’effet du soleil. Ce bois endémique des Alpes est particulièrement apprécié pour sa capacité à résister aux rigueurs climatiques, mais aussi pour sa beauté naturelle.
Dans les hameaux d’altitude, les toitures étaient réalisées par les paysans eux-mêmes ou par les membres les plus adroits de la communauté. Ces toits représentaient bien plus qu’une simple couverture : ils incarnaient le savoir-faire transmis de génération en génération, ainsi qu’un lien étroit avec la nature environnante.

Les toits traditionnels face à la modernité
Aujourd’hui, la majorité des toits en bardeaux de mélèze ont cédé la place à des toitures en tôle ondulée, souvent imposées par les plans locaux d’urbanisme (PLU). Plus économiques et rapides à poser, ces toits modernes ont transformé le paysage des hameaux, rompant avec l’identité architecturale locale.
Cependant, quelques bâtiments préservent encore ce patrimoine. C’est le cas de la chapelle Saint-Joseph des Clarionds, récemment restaurée dans les règles de l’art par un charpentier du pays. L’ancienne école et le four banal de l’Abbaye témoignent également de ces techniques anciennes, avec leurs toits en bardeaux et leurs losanges de finition au sommet, marque de la maîtrise des artisans d’autrefois.

Un patrimoine en péril, mais à valoriser
Les dernières toitures en bardeaux de mélèze sont aujourd’hui des témoins précieux d’un passé révolu. Elles rappellent l’importance de préserver ce lien entre tradition et modernité, entre l’homme et son environnement. Pour redonner un essor à cette technique, il serait essentiel de documenter les pratiques locales, comme celles observées dans les Hautes-Alpes et en Ubaye, et de promouvoir l’usage du mélèze dans des projets de restauration et de construction.
En s’appuyant sur le savoir-faire ancestral, il est encore possible de sauvegarder ces toits emblématiques, reflets d’une harmonie entre l’homme et la nature qui, bien qu’érodée, peut encore inspirer les générations à venir.
Co-écrit par Benoit de Souza et Lucien TRON
Photos : Benoit et Lucien